Caravage dans les cœurs

Attention, coup de cœur ! Le 16 novembre, paraît Le Syndrome de Lazare, aux Editions du Rocher. Le soir même, les auteurs Michel Canesi et Jamil Rahmani, vous attendent à Blue Book Paris autour d'un verre, pour le lancement de leur livre.

Un hommage aux victimes anonymes du sida et à leurs souffrances. C'est ainsi que Michel Canesi et Jamil Rahmani définissent leur roman Le Syndrome de Lazare.

" Ce livre peut être considéré comme un roman historique, car c'est un témoignage sur cet épisode des années 1990 ", explique Michel Canesi. " Jamil et moi sommes tous deux médecins. Nous étions au cœur de la tragédie. En tant que dermatologue, je voyais les patients au début de leur parcours et lui, qui est anesthésiste-réanimateur, les voyait à la fin ". Si Hervé Guibert a été le premier en France à briser le tabou du sida, d'autres romanciers se sont également emparés de ces heures sombres : Edmund White dans La Symphonie des adieux, René de Ceccaty dans L'Accompagnement, ou encore Tom Spanbauer, Dans la ville des chasseurs solitaires... La liste est longue. Alors, pourquoi écrire ce roman aujourd'hui ? " Le sujet exigeait une certaine maturité que nous n'avions pas à cette époque. Aujourd'hui, à la cinquantaine, nous avons acquis un certain recul, une certaine sagesse, pour évoquer cette époque sereinement. "

Le titre du roman, Le Syndrome de Lazare, fait référence au trouble dont sont atteints certains patients du sida. Paradoxalement, ces hommes qui étaient condamnés à une mort certaine à plus ou moins longue échéance, devenaient avec l'arrivée des trithérapies, des rescapés. Pour eux, admettre qu'ils allaient finalement survivre était aussi difficile que d'accepter l'idée même de leur mort. Comme Lazare, il leur a fallu réapprendre à vivre, avec, pour beaucoup d'entre eux, la culpabilité d'être toujours vivants alors qu’autour d'eux leurs amis étaient morts.

Ce projet qui leur tenait tant à cœur, Michel et Jamil l'ont concrétisé à deux. La méthode, à l'instar du fonctionnement d'une paire de jumeaux, suscite les curiosités car l'écriture est généralement une discipline solitaire. " Michel a déjà écrit des ouvrages médicaux et moi, j'écris depuis toujours, mais je n'avais jamais envisagé de me faire publier ", intervient Jamil. " L’écriture du Syndrome de Lazare en tandem s’est faite naturellement. Après en avoir longuement discuté préalablement, nous écrivions plusieurs pages que nous relisions ensemble, avant de les remanier, toujours ensemble. Chacun avait ses petites préférences, mais au final, on a tellement retravaillé le texte qu'on ne distingue plus les contributions de l'un de celles de l'autre. "
Et quand on connaît la genèse du Syndrome de Lazare, on imagine aisément la somme de travail déployée par Jamil et Michel, puisque le projet initial se présentait sous la forme d'une pièce de théâtre. C'est la rencontre avec le réalisateur André Téchiné, au Festival de Marrakech, qui va servir de détonateur. Enthousiasmé par l'histoire, Téchiné demande à lire le manuscrit. Sa réponse tombe quelques mois plus tard : il est partant pour faire un film de la pièce. Dans le même temps, un responsable des éditions Belfond, qui ne publient pas de théâtre, propose à Michel et Jamil d’écrire un roman à partir de la pièce. Le tandem se met donc au travail d'arrache-pied et participe, à l'invitation de Téchiné, aux séances d’écriture sur le scénario du film. " Alors que tout se présente sous les meilleurs auspices, nous apprenons que le film ne se fera finalement pas. Le même jour, Belfond refuse notre roman. " Tous leurs projets sont au point mort. Mais, Jamil et Michel ne se laissent pas décourager. Et ce sont finalement les Editions du Rocher qui choisiront de publier Le Syndrome de Lazare.

Le Syndrome de Lazare, c'est l'histoire d'un trio amoureux. Diane est mariée à Peter. Leur vie bourgeoise s'ordonne autour de dîners mondains, de voyages… et des infidélités de Peter, très sensible à la beauté des jeunes gens. Diane s'arrange de cette situation mais quand, Peter tombe amoureux de Fabio, Diane s’en va définitivement. Quelques années plus tard, tandis qu'elle met de l'ordre dans l'appartement de Peter qui vient de mourir, Diane découvre un carnet qui va faire ressurgir le passé. " Au départ, Peter était le personnage principal. Mais au fil de l'écriture, le personnage de Diane a pris de l'importance et a fini par s'imposer. D'ailleurs, nous avons eu de bons retours de la part des femmes, à propos de ce personnage. C'est un roman qui devrait beaucoup leur plaire ", prédit Michel. Au trio, viendra s'ajouter Gabriel, véritable lien entre les différents protagonistes. Ancien amant de Fabio, devenu ami de Peter, il sera celui sur qui s'appuiera Diane. " Mais le véritable quatrième personnage de l'histoire, c'est le Caravage ", précise Michel. La figure du peintre sulfureux est effectivement le fil rouge du Syndrome de Lazare. Le créateur du clair obscur fait résonance entre l'émotion artistique qu’il suscite et la vraie nature des personnages. " Le génie du Caravage est d’avoir su transposer en peinture le clair obscur de son âme ", s'enflamme Michel. " Il était le Pasolini de son temps. Tandis qu'affluent les commandes des plus grands prélats de l'Eglise, il se joue des codes et des thèmes picturaux de son époque, en détournant les thèmes religieux, figurant par exemple les personnages de la Bible par des modèles issus des milieux populaires ou paysans. Avec Jamil, nous avons travaillé le thème de la religion, très présent dans le roman, à la façon du Caravage, le parsemant ça et là d'éléments iconoclastes. " Les deux auteurs se sont énormément documenté, dévorant biographies et monographies, et se rendant en Italie pour y admirer les toiles du peintre. Ce travail sur le Caravage leur a donné l'idée de créer un site Internet, www.le-syndrome-de-lazare.fr, sorte de voyage en images à travers les décors du roman. Sur ce site figurent bien sûr toutes les toiles du Caravage auxquelles il est fait référence dans Le Syndrome de Lazare, mais aussi les villes, les intérieurs des appartements, les objets et bibelots qui peuplent le roman. Une agréable façon de prolonger le plaisir de la lecture.

Si Michel est plus anxieux à mesure qu'approche la date de sortie du roman, Jamil, lui, affiche une décontraction déconcertante " Je vis le moment présent ", explique-t-il. " Je gère les situations quand elles se présentent ". Dans la foulée de l'aventure du Syndrome de Lazare, le duo a écrit deux autres romans. Parvenir à monter la pièce du Syndrome de Lazare est un autre défi qui leur tient à cœur.

Propos recueillis par Laurent Brun.